Un dessin et une critique littéraire

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Et voici le lien vers – Rien à voir avec le dessin – ma critique de En attendant Bojangles : https://www.7×7.press/7-facons-de-foirer-son-premier-roman-et-d-etre-quand-meme-acclame-c234ffa5-0f81-4465-8dd2-8623e0dbcd39

 

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Contre l’horreur, on se protège comme on peut

Matisse Style

J’ai le droit de garder le silence, d’imaginer des corps assoupis plutôt qu’écrasés.
J’ai le droit d’écouter des Gymnopédies, les délicieux radotages de ma fille, les jacasseries des goélands, plutôt que le chant funèbre et lancinant des réseaux.
J’ai le droit de garder le silence. Tout ce que je dirai, cracherai, hurlerai, pourrait se retourner contre moi, me foncer dessus.
J’ai le droit d’être un corps assoupi plutôt qu’un corps écrasé, un cerveau malade, accablé de chagrin, enseveli sous les Tweets vengeurs.
J’ai le droit de garder le silence, d’écouter des Gymnopédies et de crayonner des algues dansantes.
‪#‎PeaceMantra‬
‪#‎MatisseStyle‬

Ramadan Debout

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Pauvre, pauvre Ramadan.
Mois de piété à la tronche piteuse.
Mois de grâce aux grasses bajoues.
Mois béat au cœur béant,
Aux bras ballants, aux boyaux tordus.
Tu t’attendais pas à ça, hein,
À ce truc visqueux qui te pourrit les muqueuses.
À ce mélange boueux qui macère dans tes tripes.
Mélange de Chebakia rance et de pubs d’Ariel.
Tu l’avais pas vue venir, hein,
Cette orgie obscène organisée en ton nom.
Ces rayons qui dégueulent le plastique coloré.
Ces écrans qui dégueulent en haute définition,
Pour occuper les intestins ratatinés.
Tu les avais pas vus venir,
Ces ventres qui rétrécissent et se dilatent,
Ces cervelles qui rétrécissent et rétrécissent encore.
Et ces bouches avides, aux plis amers,
Qui se ferment pour bâfrer,
Et s’ouvrent pour vomir le fiel.
Pauvre Ramadan,
Tu te laisses bouffer jusqu’à l’os,
De toi, il ne reste déjà plus que des miettes poisseuses,
Des auréoles de soupe aigre sur la nappe du Ftour,
Et des montagnes de vaisselle.
Des festins photogéniques,
Une foi poussive, un foie ravagé.
Tu étais censé les alléger,
Les élever, les libérer de leurs turpitudes,
Et te voilà, te roulant avec eux dans la fange.
Ramadan, je te laisse à tes crédules, à tes flux et reflux gastriques.
Puisses-tu t’en relever un jour.

Encore une histoire de chimères

Le Rêve Zola

« Félicien ne tenait plus qu’un rien très doux et très tendre, cette robe de
mariée, toute de dentelles et de perles, la poignée de plumes légères, tièdes
encore, d’un oiseau. Depuis longtemps, il sentait bien qu’il possédait une
ombre. La vision, venue de l’invisible, retournait à l’invisible. Ce n’était
qu’une apparence, qui s’effaçait, après avoir créé une illusion. Tout n’est
que rêve. Et, au sommet du bonheur, Angélique avait disparu, dans le petit
souffle d’un baiser. »

Le Rêve, Émile Zola

Angélique. La grâce tremblante, la naïveté sublime, la blondeur éthérée. Si ça se trouve, ado, je me peroxydais les cheveux pour ressembler à Angélique.

Angélique. L’enfant aux pieds trempés, ramassée du ruisseau par un couple de bourgeois débonnaires. L’enfant impétueuse, aux colères effrayantes, qu’il a fallu dompter, écraser de travail, cloîtrer, pour son bien. L’enfant sauvage devenue grande et gracieuse, belle à se pâmer, brodeuse de génie. L’enfant au destin éclatant et tragique. 

Angélique. Ce personnage est si étrange, si insolite dans l’oeuvre de Zola, si différent de Madame Caroline, de Sidonie Rougon ou de Saccard, que j’ai du mal à le croire échappé de l’imaginaire de l’écrivain naturaliste.

Un auteur qu’ado, je haïssais. Ses mots rugueux me révulsaient. Ses personnages englués dans leur sombre et grise réalité me rappelaient ma terne condition d’ado dépressive au front boutonneux. Zola, c’était la cuillerée quotidienne d’huile de foie de morue, pour avoir un cerveau bien dodu. Mais moi, à quinze ans, tout ce que je voulais, c’était me péter la gueule avec les moyens du bord. Je voulais des livres de duchesses frémissantes, de chevaliers fous, d’amours échevelées et de vengeances mortelles. Des livres de défonce, si tu vois ce que je veux dire. Et le Rêve en était un. 

C’est donc Angélique qui m’a réconciliée avec Zola. Je me souviens très bien des torrents de larmes que j’ai versés. À quinze ans, Angélique m’a fait frôler la déshydratation sévère, plus qu’Esmeralda et Porthos réunis. 

Une décennie et demie plus tard, je pensais relire le Rêve avec un rictus moqueur aux lèvres. Je me préparais à scander toutes les quatre pages : #Wtf, Angélique ! Mais c’est quoi cette débilité profonde que tu confonds avec de l’innocence ! À trente-et-un ans, je n’étais plus une Angélique noyée dans son idéal trompeur. Je vivais près d’une grosse cathédrale, et c’était, pensais-je, à peu près la seule chose qui nous liait encore.  

Mais alors, pourquoi cette torpeur qui m’envahit soudain, ces yeux qui picotent – dieu que c’est ridicule -, ces torrents de larmes qui rejaillissent, avec la même intensité – j’exagère à peine – et aux mêmes passages lus il y a quinze ans ? Pourquoi tant d’humidité, pour une histoire de saints et d’anges, une histoire à dormir debout ? 

Parce que. Le génie. Tout simplement. Ce que je prenais pour une succession d’images d’Épinal, tout juste bonnes à enivrer une gamine de quinze ans, est bel et bien un chef-d’oeuvre, qui décrit avec grâce, subtilité et justesse, un esprit ignorant, plein de songes et de ferveur, un monde de douces chimères. Le naturalisme appliqué à la foi. 

« Ce qui me semble, à moi, le plus haut dans l’Art (et le plus difficile), ce n’est ni de faire rire, ni de faire pleurer, ni de vous mettre en rut ou en fureur, mais d’agir à la façon de la nature, c’est-à-dire de faire rêver. Aussi les très belles œuvres ont ce caractère. Elles sont sereines d’aspect et incompréhensibles. Quant au procédé, elles sont immobiles comme des falaises, houleuses comme l’Océan, pleines de frondaisons, de verdures et de murmures comme des bois, tristes comme le désert, bleues comme le ciel. »

Ces mots de Flaubert résument à la perfection ce que j’ai ressenti à deux reprises en lisant le Rêve de Zola. J’en sors, une fois de plus, avec un délicieux vague à l’âme et des questions plein la cabosse.

Sommes-nous plus lucides qu’une Angélique sacrificielleabsorbée par ses songes de plénitude et de sainteté ? N’avons-nous pas, chacun à sa façon, une bulle d’illusions, d’échafaudages mentaux, de pauvres croyances rabougries, autant de remparts contre la peur de l’inconnu, du néant ? Et que reste-t-il quand se dissipe le pouvoir des amulettes et des doudous protecteurs ? 

 

 

 

Nos gargouilles et chimères

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Les gargouilles, les chimères. Les rondes, celles au nez empâté. Les longues, les serpentines, qui vomissent de l’eau sale. Celles aux oreilles pointues, à la gueule grimaçante, aux yeux exorbités. Les cornues, les bossues, les griffues, les écaillées, les carapacées, les ailées, les rampantes, les dentues et les édentées.

Elles sont partout, les gargouilles. Ma vue en est pleine. 

À Rouen, les gargouilles sont malheureuses comme les pierres qui les soutiennent. Il y a longtemps qu’elles ne font plus peur à personne. Même les gamins s’amusent de leurs tronches grotesques, menaçantes. Il paraît qu’elles protégeaient les églises des diables et des pêcheurs. Qu’elles dégueulaient le mal hors des cathédrales et des tribunaux. Cruelle ironie. 

Aujourd’hui, elles agrémentent des murs désertés, rongés d’humidité. Elles ornent les selfies réjouis des touristes. Elles ont perdu de leur superbe et gagné en « mignoncité » et en likes sur Instagram. 

Je ne vais pas les plaindre. Qu’elles garnissent les coins des églises et qu’elles y restent, la gueule pétrifiée à jamais, comme un souvenir honteux. Souvenir d’une époque où une peur panique de l’enfer et de la damnation régnait sur les esprits. Où une poignée de puissants menaçaient de la foudre divine un peuple soumis, abêti. 

À Rouen, la peur n’a pas reculé, loin de là. Je la sens qui rampe dans les entrailles des gens, dans les miennes aussi. Peur de la précarité, de la maladie, des sinistres lendemains, des repères qui se brouillent, du temps qui se détraque et s’accélère. Peur de l’oubli et du néant. Mais c’est une peur que l’on peut modeler, maîtriser, atténuer. Ici, les gens savent, pour la plupart, braver leurs craintes et les peurs qu’on leur agite au nez. La peur n’a pas reculé, elle se fait diffuse, vicieuse. Mais elle est moins grossière. 

Au Maroc, les gargouilles n’ornent pas les murs des mosquées mais nos esprits. Notre meute de monstres vengeurs est impressionnante, pleine d’ardeur et de vitalité. Chaque jour, elle pénètre dans l’enclos de nos consciences pour y semer la peur et la désolation.

À l’école, je subissais fréquemment des lâchers de monstres dans ma cervelle d’enfant. Nous avions des cours d’éducation islamique spécialement dédiés à ça. À nous dire avec délectation ce qui arrive aux vilains petits pécheurs quand ils ont le malheur d’irriter le bon dieu. Le supplice de la tombe, ça te dit quelque chose ? Les parois de la tombe qui t’enserrent le corps, qui se rapprochent sans cesse, jusqu’à te broyer les côtes ? C’est dire si je filais droit, à l’époque. D’ailleurs, il m’arrive toujours de filer droit, sans même m’en rendre compte. Mais dès que je m’en aperçois, je remédie à tant de droiture par quelques pas en zigzag. 

La semaine dernière, il paraît que nos prédicateurs ont accusé les (in)fidèles d’avoir indisposé le bon dieu. Le bon dieu s’est fâché tout rouge contre les pécheurs et les mécréants, et les a affligés d’une année agricole désastreuse.

Nos gargouilles à nous n’ornent pas les murs des mosquées. Elles sont invisibles et autrement plus effrayantes que les vieilles chimères de mon quartier. Chaque matin, sur le chemin du travail, je sonde du regard ces fantômes en pierre et j’espère que nous dissiperons les nôtres un jour. 

 

{Critique} Quand ça part en vrille

Mise en page 1

Avant la couverture pleine de feuillages et de mystères, c’est un très élogieux portrait paru dans le Magazine littéraire qui m’a donné envie de découvrir Pierre Lemaître. J’ai donc lu son dernier roman, Trois jours et une vie, et je suis un peu déçue. 

Pas au point de le jeter rageusement contre un mur ou de le déchiqueter à pleines dents, car c’est tout de même un solide page-turner, qui colle aux mains, s’agrippe aux vêtements et te pourchasse jusque dans les toilettes si tu n’y prends garde. J’ai même dû me réveiller à deux heures du matin pour faire taire ce compagnon impérieux et intrusif qui, entre deux rêves, me sommait de l’achever, ce qui fut fait en moins de vingt-quatre heures. Ouf. 

C’est peut-être ça qui me laisse sur ma faim. Je m’attendais à une lecture ample, à une randonnée, à m’user les muscles et à me délasser les yeux, à arpenter longuement les âmes et les forêts, et je me retrouve à presser le pas pour connaître fissa le dénouement de l’intrigue et enfin passer à autre chose.

Sitôt arrivée dans cette bourgade un peu trop calme, sitôt entrée dans cette maison qui sent l’encaustique, où cohabitent la rigidité d’une mère célibataire et les frustrations d’un gamin de douze ans, Lemaître m’a attrapé la main comme une enfant traînarde pour me faire faire son parcours au pas de course : La disparition qui pétrifie la ville, les éléments qui se déchaînent, une courte halte, ça et là, dans la peau d’hommes et de femmes aux prises avec ce déferlement de tragédies, quelques souffles coupés, quelques ruminations sur la vie et la mort, puis la fin, boiteuse, hâtive, un peu déconcertante, à mille lieues de la minutie et de la finesse du début.    

Ce que j’ai aimé : L’écriture ciselée, mesurée, soupesée, sans lyrisme inutile. Une écriture qui n’a pas besoin de se draper dans de somptueux artifices, une écriture juste et subtile, comme du bel artisanat. J’aime quand l’auteur n’en fait pas des tonnes, ça prouve qu’il a du respect pour moi. L’esbroufe, c’est pour les mignonnettes de vingt ans, pas pour les trentenaires désenchantées.   

J’ai aussi aimé me demander ce qu’il advient des humains le jour où tout bascule, comment je vivrais l’arrêt soudain de ma petite musique quotidienne et l’avènement d’une effrayante cacophonie, l’anéantissement de cet assemblage méticuleux et frêle qu’est ma vie. 

Ce que j’ai détesté : Les personnages féminins caricaturaux. Celui de la belle provinciale, sorte de Bovary sans relief, blonde et réjouie, qui n’a même pas la décence de s’ennuyer, débite les gosses et les expressions toutes faites m’a insupporté. Tout comme la parisienne brune et élancée, pleine d’esprit et de mordant, voyageuse dans l’âme, qui ne veut surtout pas entendre parler d’enfants.

S’il vous plaît, messieurs les écrivains, arrêtez de produire des personnages féminins aussi ridicules et étriqués. Arrêtez les blondes bébêtes, arrêtez les intellos à lunettes incroyables au pieu. Vos lectrices valent mieux que ça. Les femmes sont des sujets aussi subtiles et passionnants à décrire que leurs mâles congénères. Nous sommes des femmes, pas des poupées de supermarché ! À bon entendeur, salut.   

Trois jours et une vie, Pierre Lemaître. Albin Michel, 2016. 19,80 €.